Vous avez du mal à vous concentrer ? Votre enfant ne tient pas plus de dix minutes sur ses devoirs ? Avant d'incriminer la paresse ou le manque de volonté, regardez ce qui se trouve sur son bureau. En douze ans d'enseignement, un objet a changé la donne plus que tous les autres : le téléphone posé à côté du cahier, même retourné, même silencieux.
Un téléphone éteint suffit
L'idée surprend, parce qu'elle contredit ce que chacun croit de lui-même : « je ne le regarde pas, donc il ne me dérange pas ». C'est faux, et le plus simple est d'en faire l'expérience soi-même.
L'essai que vous pouvez faire cette semaine
Prenez un travail exigeant — un exercice de mathématiques, un commentaire à rédiger — et refaites le même type de tâche trois soirs de suite, dans trois configurations différentes :
- le téléphone posé face cachée sur le bureau ;
- le téléphone dans une poche ou dans un sac fermé ;
- le téléphone dans une autre pièce.
À chaque fois en silencieux, et à chaque fois en notant l'heure de début et l'heure de fin.
Ce que ça donne
Nous faisons faire cet essai à nos élèves, et le classement varie peu : le travail mené sans téléphone dans la pièce est plus rapide et mieux tenu. Le plus intéressant, c'est la réaction des élèves eux-mêmes — ils étaient persuadés de ne pas avoir été distraits par un appareil qu'ils n'avaient pas touché.
L'explication tient en une phrase : ne pas penser à son téléphone est un effort. On ne le sent pas passer, mais il est prélevé sur la même réserve que celle qui sert à réfléchir.
Ce que nous observons chez les élèves
L'attention s'effrite à mesure que les écrans prennent de la place
Nous ne mesurons rien, nous corrigeons des copies et nous regardons travailler des adolescents deux heures d'affilée. Quand un élève décroche à la troisième ligne d'un énoncé, la conversation sur l'emploi du temps de ses soirées finit presque toujours au même endroit. Ce n'est ni une fatalité ni une question de caractère : c'est une habitude installée, donc une habitude qui se démonte.
Faire deux choses à la fois, c'est en faire deux mal
Réviser avec une série en fond, un fil de messages ouvert et une vidéo en attente, ce n'est pas réviser plus vite : c'est réviser sans jamais entrer dans le sujet. Les élèves qui s'entraînent le plus à jongler entre plusieurs flux sont rarement ceux qui filtrent le mieux les distractions. On ne s'entraîne pas à se concentrer en s'entraînant à changer d'écran.
L'attention longue ne va plus de soi
Lire deux pages d'affilée, tenir un raisonnement en trois étapes, rester sur un problème qui résiste dix minutes : ces gestes-là demandent aujourd'hui un apprentissage explicite. Quand une bonne partie des contenus consommés dure moins d'une minute et se renouvelle sans effort, la lenteur du travail scolaire devient physiquement pénible. C'est précisément ce que nous faisons travailler en séance, avant même les mathématiques ou le français.
Les mécanismes en jeu
Des applications faites pour qu'on y revienne
Le défilement sans fin, les notifications, les compteurs de vues : rien de tout cela n'est accidentel. Ce sont des choix de conception, dont le but assumé est de ramener l'utilisateur. Le ressort est toujours le même — on ne sait jamais ce qu'on va trouver en regardant, et cette incertitude suffit à donner envie de regarder. Une machine à sous ne fonctionne pas autrement. Le savoir ne suffit pas à y résister : c'est pour cela que la règle vaut mieux que la volonté.
Le coût du retour en arrière
Une interruption ne coûte pas seulement le temps qu'elle dure. Après l'avoir subie, il faut relire ce qu'on venait d'écrire, retrouver où en était le raisonnement, remettre en tête les données de l'exercice. Un coup d'œil de dix secondes à un écran coûte donc bien davantage que dix secondes de travail. Multipliez par le nombre de coups d'œil d'une soirée de devoirs : c'est là que passent les heures dont personne ne comprend où elles sont parties.
L'ennui qu'on ne supporte plus
L'ennui est utile : c'est le signal qui pousse à s'engager dans quelque chose de plus exigeant. Mais quand un téléphone est disponible en permanence, l'ennui est comblé à la seconde par un stimulus facile. On perd alors l'habitude de le traverser — et donc l'accès aux tâches difficiles, celles qui font tout l'apprentissage. Un élève qui ne tolère plus trente secondes de flottement devant un problème ne cherchera jamais la solution : il attendra qu'on la lui donne.
Ce que ça change pour le travail scolaire
Pendant les devoirs
Un enfant qui travaille avec son téléphone à portée de main se handicape lui-même. La mesure la plus simple et la plus efficace reste la même : pendant le temps de travail, le téléphone est dans une autre pièce. Posez la règle à l'avance, appliquez-la à toute la maison — parents compris — et tenez-la une semaine avant d'en juger.
Pendant les cours
Nos séances du samedi se font sur papier, avec un stylo. Ce n'est pas de la nostalgie : écrire à la main oblige à reformuler au lieu de recopier, et un cahier ne propose jamais autre chose que ce qu'on y a mis. Prendre ses notes sur un appareil connecté, c'est travailler à côté d'une porte ouverte.
Pour les révisions
Les applications de révision ont leur place. Mais une session de travail doit comporter des plages entièrement sans écran, consacrées à l'écriture manuscrite, à la reformulation et au fait de se tester de mémoire, sans regarder le cours. C'est l'exercice le plus rentable qui soit, et c'est aussi celui qu'aucun écran ne rend agréable.
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